
La semaine suivante, je vais chez Gilles et je pense à cet effort que nous allons faire ensemble pour que quelque chose apparaisse.
La vision n’est plus horizontale – peintre assit en tailleur, table basse, toile posée presque à plat. C’est vertical. Comme si la tension s’était déplacée. Elle n’est plus entre lui et moi, mais entre elle et lui, une bataille s’est ouverte.
« Je ne l’ai pas ! », dit-il.
J’ai envie de courir jusqu’au tableau, de voir le pinceau se poser sur la toile, de comprendre.
Mais non ! Il ne faut pas. Je respire. Je cherche la fluidité du corps, je me coule dans son regard.
Gilles est mon partenaire, il nous faut inventer ensemble.
Il dit : « C’est parti. C’est comme ça. Il faut accepter. »
Le visage est devenu une surface ocre brune, tuméfiée et plate.
La disparition, la stagnation, le pas en arrière… Je ne sais pas pourquoi mais je crois que ça a avancé ! Quelque chose de plus profond, de plus intime est entré dans la toile.
Il dit « Tu as raison, ça ne ressemble à rien, mais cette fois-ci c’est vivant. »
Il saisit son petit miroir et observe.
Il a la bouche entrouverte, le regard suspendu. Je m’émerveille de l’éclat étonné de ce profil, absorbé par une vision mystérieuse dont lui seul possède la clé.
Gilles peint.
Il ne me regarde plus. Il grommelle, marmonne, murmure, décide enfin de tout recouvrir.
« Je ne sais pas ce que ça va produire. Peut-être vais-je tout perdre. Peut-être, vais-je trouver de nouvelles ouvertures. »
Il étale, avec une petite appréhension et une grande détermination, de larges coulées bleues sur cette heure de recherche.
Son rire fuse. Il soupire qu’il a tout perdu : « Tu as du courage de regarder ça. »
Mais moi, j’ai une telle confiance !
« Est-ce que je peux dire quelque chose ? »
– Tu peux toujours essayer. »
Je le laisse travailler.
Vingt minutes passent.
Soudain :
« J’ai vraiment trouvé. Regarde ! tu vois ? Tu vois ce qui arrive ? »
Le visage est toujours vague, mais il y a comme une ossature qui surgit.
« Tu n’y es pas, mais quelque chose est ancré. »
Je pense à Gertrud Stein, à ce texte où elle parle de son portrait peint par Picasso. « C’est la seule reproduction de moi qui soit toujours moi », dit-elle.
Et bien là, je crois que Gilles vient d’inscrire les fondations de ce moi qui sera toujours moi !
A suivre...
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