
1er juillet.Les draps de coton donnent une lumière triste à l’atelier.Gilles dit qu’elle est douce et très belle.Il dit qu’il a peur de tout perdre, qu’il sent que tout va disparaître.
Alors nous parlons, parlons, parlons… du monde, du tableau, de nous… Soudain il saisit son pinceau et fonce tête baissée dans mon visage.Nous ne sommes pas du tout ensemble, loin, très loin du portrait, même pas à sa surface.
Il geint, se désespère.Le portrait lui échappe.Et dans ce mécontentement, sa main s’affaire sans répit. Il y a de la consternation dans son regard, une pointe d’impatience mais hélas une détermination mystérieuse où la main guide le pinceau à sa perte.
Le visage si lumineux auparavant, avec ce jaune incongru qui faisait surgir sa présence, a disparu sous des touches grises.
Je suis défigurée, absente...
Silence et consternation.Que dire ?Il faut se taire.
Je me colle à la toile et j’essaie de parcelliser ma vision. Tout se disloque : la bouche est emportée vers la droite, le nez inexistant, les yeux sur un autre plan.Je m’éloigne, tout se reconstruit.
Gilles dit qu’il a vu défiler d’autres visages, comme des voiles parasites.
Lentement, il se débarrasse du chaos.Je le sens attentif, précautionneux.Son pinceau effleure la toile de petites touches.Son pouce rectifie un mouvement.
« Je vois apparaître ta fille », dit-il. « C’est bon signe. »
À chaque séance, il me semble pouvoir constater quelque chose de nouveau, de plus fort, de plus vivant... mais ces variations se déclinent à l’infini.
A suivre...
